
Une dot intellectuelle : le manuscrit d'Ippolita Sforza aux enchères
PATRIMOINE
Le 25 février 2026, à Milan, la maison de ventes Il Ponte a adjugé un manuscrit enluminé du XVe siècle pour 420 000 €, dépassant largement son estimation initiale comprise entre 280 000 € et 350 000 €.
L'évènement pourrait sembler n'être qu'un succès commercial de plus dans le marché international des livres anciens. Pourtant, cette adjudication raconte une histoire bien plus vaste : celle de la redécouverte d'un fragment tangible de la bibliothèque d'une princesse humaniste longtemps restée dans l'ombre de la Renaissance italienne.
Une dot intellectuelle : le manuscrit d'Ippolita Sforza aux enchères


© Crédits photo : Il Ponte Casa d'Aste / Auction House
Milan, berceau d'une princesse humaniste
Ippolita est née en 1445 au sein de la puissante dynastie des Sforza. Elle grandit dans une cour milanaise qui fut marquée par l'humanisme naissant. Elle n’a que cinq ans lorsque son père devient Duc de Milan. Le Duché, qui jusqu’en 1450 était une république, connaît un soulèvement par son peuple. La République est donc renversée et Francesco Sforza profite de son influence afin d’être reconnu légitime afin de gouverner l’État le plus riche d’Italie de cette période.
Après une longue période de guerre permanente, Francesco Sforza, qui n’a plus d’intérêt à continuer cette guerre, se concentre sur son Duché. Son objectif premier est d’en faire un centre intellectuel qui puisse rivaliser avec la République de Florence des Médicis.
Buste d'Ippolata Sforza / source collections du Musée de la musique ©Crédits photo: Claude Germain
Cela va notamment se traduire par l’éducation de sa fille Ippolita. Contrairement aux usages encore dominants, cette jeune princesse va recevoir une éducation comparable à celles des héritiers masculins. Sa correspondance privée en atteste, elle possède un enseignement approfondi du latin, de la rhétorique de la philosophie, de la diplomatie, de la politique et de l’histoire antique. Elle possède aussi une initiation en français en espagnol et en grec et a une grande passion pour la poésie. Sa cour personnelle se distingue des autres cours féminines de cette époque.
Certes, l’histoire lui prête certaines difficultés à se conformer à la cour du Royaume de Naples à partir de 1465, après son union avec Alfonso D’Aragon, prince de Capoue, héritier du Roi de Naples, mais elle reste pour beaucoup une figure féminine essentielle de la Renaissance humaniste.
Les chroniqueurs et commentateurs contemporains soulignent sa capacité exceptionnelle à prononcer des discours publics en latin - notamment son célèbre discours lors du concile de Mantoue en présence du pape alors qu’elle n’est âgée que de quatorze ans - une prouesse rarissime pour une femme du XVe siècle. Son éducation devient alors un outil de pouvoir.


Source : Geneanet / Alfonso II d'Aragon et Ippolita Sforza


Le manuscrit : un témoin du passé
Parmi ces volumes faisant partie de la dot, y figurait un écrit de Tite-Live. Célèbre historien de l’Antiquité romaine, il est notamment célèbre pour avoir rédigé Histoire de la ville de Rome depuis sa fondation autrement nommé en latin Ab Urbe condita libri. Durant la Renaissance, il est lu comme un guide moral et politique. Ces récits de la République romaine servent de modèles aux princes italiens confrontés aux déséquilibres des États de la péninsule.
Ce codex, réapparut récemment à l’occasion d’une vente aux enchères orchestrée par la maison milanaise Il Ponte Casa d’Aste, a d’abord été vendu à Milan autour de 1460. Copié sur du parchemin en écriture humaniste élégante, cet exemplaire est composé de plus de deux cents feuillets manuscrits ; avec plusieurs enluminures, les armoiries de la famille Sforza et le monogramme d’Ippolita ainsi qu’une inscription datée et des citations latines.
Mais l’élément le plus fascinant réside dans ses marges : elles sont annotées. En effet, durant cette période de la Renaissance, on assiste à la redécouverte des textes antiques. Les volumes étaient donc conçus avec des marges grandes afin que l’on puisse annoter et étudier les différentes informations apportées par ces textes.
Le manuscrit devient alors un témoignage direct de cette pratique intellectuelle.
Le mariage de 1465 : une dot intellectuelle
Lors de son accession au titre de Duc de Milan, Francesco Sforza n’est pas soutenu à l’unanimité. Frédéric III, qui est alors empereur du Saint-Empire Germanique, refuse de le reconnaître légitime, en autres, comme duc de Milan. Ce refus fragilise sa position. Il décide alors de sceller une alliance avec le seul véritable roi en Italie, Alfonso de Naples, et ce grâce à l’union de leurs deux enfants. C’est ainsi qu’Ippolita Sforza devient l’épouse du prochain roi de Naples qui prendra le nom d’Alfonso II de Naples.
Avec cette union, Ippolita apportera une dot conséquente à la famille d’Aragon. Sa dot ne comprend pas seulement bijoux et terres : elle inclut également une collection de manuscrits classiques soigneusement inventoriés. Et bien que cette union ait eu lieu il y a maintenant plus de 500 ans, elle est de nouveau un sujet d’actualité.
