
Rhinocéros blanc du Nord : la science peut-elle inverser l’extinction ?
CHRONIQUES DU VIVANT
Je vous en parlais il y a quelques semaines, avec le cas du « loup terrible » et sa prétendue dés-extinction. Aujourd’hui, j’ai décidé de m’intéresser à une réalité bien plus tangible - et tragique : celle d’un animal considéré comme éteint sur le plan fonctionnel, mais que la science tente encore de sauver.
Comment peut-on parler d’extinction fonctionnelle et non d’extinction totale ? La différence réside dans le nombre d’individus encore en vie. Pour une extinction totale, vous l’aurez deviné, il n’existe plus aucun individu de l’espèce encore en vie. En revanche, une espèce est dite fonctionnellement éteinte lorsqu’elle ne peut plus se reproduire ni maintenir une population viable.
Dans le cas précis du rhinocéros blanc du Nord, qui est représenté que par deux individus : Najin et sa fille Fatu.
Ces deux femelles, protégées dans la réserve d’Ol Pejeta Conservancy, au Kenya, sont incapables de mener à terme une grossesse et depuis 2018, elles ne peuvent plus se reproduire naturellement. Car 2018 marque un tournant tragique pour cette sous-espèce : le décès du dernier représentant mâle qui portait le nom de Sudan.


Fatu. Photographie ©Ami Vitale


Sous-espèce éteinte à l'état sauvage et en danger critique, d'après le statut de conservation de l'UICN.
Origine de l’extinction
Je pense que je ne surprendrai personne si je vous dis que la raison principale de cette extinction est le braconnage. En effet, il n’a fallu que deux décennies pour presque entièrement éradiquer la population. À titre indicatif, on dénombré approximativement 2300 rhinocéros blanc du Nord qui vivaient à l’état sauvage dans les années 1960 alors qu’il ne restait que 15 individus en 1984.
Malgré des efforts de conservation ayant permis une légère remontée du nombre d’individus dans les années 1990, la disparition de l’espèce était presque déjà actée. Aujourd’hui, la disparition de cette espèce est directement imputable au trafic de cornes.
Comme le rappelle Martin Mulama, coordinateur du programme Rhino au WWF-Kenya, la mort de Sudan aurait dû marquer un électrochoc mondial face à l’urgence de la situation afin de lutter contre le commerce illégal d’espèces sauvages.
Pourquoi parle t-on de « sous-espèce » ?
En réalité l’espèce du rhinocéros blanc comprend deux sous-espèces : le rhinocéros blanc du Nord, dont nous sommes en train de parler, et le rhinocéros blanc du Sud. On parle de sous-espèce car ces populations appartiennent à la même espèce mais présentent des différences génétiques, morphologiques et géographiques distinctes.


Sudan. Photographie ©JANSTEJSKAL/BNPS/SIPA
Une tentative de sauvetage sans précédant
Face à l’impossibilité de reproduction naturelle, un consortium, nommé BioRescue, a décidé de lancer un projet scientifique.
Le processus du projet repose sur plusieurs étapes :
prélèvement d’ovocytes sur Najin et Fatu
fécondation in vitro
Création d’embryons viables
Implantation dans une femelle rhinocéros blanc du Sud, servant de mère porteuse.
À ce jour, plusieurs dizaines d’embryons ont été obtenus.
Curra : un drame et une avancée décisive
Curra, c’est une femelle porteuse qui avait été sélectionnée pour porter l’un de ces embryons.
L’implantation avait réussi mais quelques semaines plus tard, les chercheurs ont découvert que Curra était gravement malade. Suite à cette maladie, Curra est décédé et une autopsie a été réalisée.
La cause de son décès est une infection liée à des bactéries Clostridia, dont la prolifération aurait été favorisée par de fortes pluies associées au phénomène El Niño.
Ce drame permit néanmoins de faire une découverte majeure, Curra était enceinte de 66 jours. Le fœtus qu’elle portait était un mâle rhinocéros blanc du Nord et constitue la première preuve formelle que cette technique pour sauver l’espèce fonctionne.
Un défi scientifique et génétique colossal
Ce succès partiel ne garantit pas encore la survie de cette sous-espèce.
Les obstacles restent nombreux :
une reproduction lente (gestation de 16 mois)
Un nombre extrêmement limité de géniteurs ( les échantillons de sperme étant ceux d’individus déjà disparu, le nombre de tentatives reste donc restreint)
Un risque élevé de consanguinité
Pour y remédier, les chercheurs collaborent avec Colossal Biosciences afin d’explorer des solutions de génie génétique. L’objectif : réintroduire de la diversité génétique en s’appuyant sur des ADN anciens.
Un symbole de la crise mondiale de la biodiversité
L’extinction de cette sous-espèce s’inscrit dans un phénomène global : l’effondrement de la biodiversité.
Aujourd’hui, la plupart des rhinocéros ne survivent que dans des réserves protégées. On sait, par exemple, que le rhinocéros noir est passé de 65 000 individus dans les années 1970 à environ 5000 aujourd’hui.
Au delà de l’exploit scientifique, une question demeure : jusqu’où l’homme doit-il aller pour réparer ses propres erreurs ?
Le rhinocéros blanc du Nord pourrait devenir la première espèce « reconstruite » grâce à la biotechnologie. Mais cette perspective soulève des interrogations éthiques profondes sur la place de l’humain dans le vivant.
Conclusion
Le destin du rhinocéros blanc du Nord est à la fois un avertissement et un test.
Un avertissement, car son extinction est directement liée aux activités humaines. Un test, car la science tente aujourd’hui de repousser les limites de ce qui semblait irréversible.
Mais une chose reste certaine : sans protection des habitats et sans lutte contre le braconnage, aucune technologie ne pourra, à elle seule, sauver les espèces menacées.


©WWF - World Wide Fund For Nature
Source : WWF / Muséum d'histoire naturel de Paris / National Geographic.
