Le retour d’un chef-d’œuvre restauré

C’est à l’occasion d’une campagne de restauration approfondie que Les Très Riches Heures du duc de Berry a pu être de nouveau présenté au public.

Cette réapparition n’était pas anodine. Rappelons le tout de même, ce manuscrit n’avait été présenté qu’à trois reprises depuis la fin du XIXe siècle, soulignant ainsi sa rareté et l’attention exceptionnelle portée à sa conservation. La tenue d’une exposition centrée sur cet ouvrage constituait donc, en soi, un événement de grand intérêt, attirant aussi bien les spécialistes que le grand public, et renouvelant le dialogue entre héritage médiéval et pratiques muséales contemporaines.

L’exposition relevait ainsi d’un double objectif : celle de la valorisation d’un patrimoine manuscrit restauré, et celle de la restitution au public, d’une œuvre devenue emblématique bien au-delà des cercles d’initiés.

Les Très Riches Heures du Duc de Berry » : une exposition à la hauteur d’un mythe.

Folio 10 Verso - Folio 11 Recto : Calendrier du mois d'Octobre, Les semailles. ©Photo : Alexandra Stojanovic

Histoire d’un manuscrit exceptionnel

Ce manuscrit a été commandé vers 1411 par le duc Jean de Berry, frère du roi Charles V. Grand collectionneur et bibliophile, il commande alors ce travail exceptionnel à trois enlumineurs de renom, les frères de Limbourg.

Connu également pour la réalisation des enluminures des Belles heures du duc de Berry, réalisées entre 1405 et 1409, Pol, Jean et Hermann de Limbourg laissent pourtant l’œuvre des Très Riches Heures du Duc de Berry inachevée. La cause de la mort des trois frères n’est pas certaine même si elle est bien souvent avancée comme résultant des épidémies de peste affectant le royaume de France à cette époque là. Ce sera la même cause qui sera identifiée pour leur commanditaire, puisque Jean de Berry décédera également au cours de l’année 1416.

On assistera alors, tout au cours du XVe siècle, à une succession d’enlumineurs pour compléter et achever cette œuvre. Parmi eux, on peut notamment citer Barthélémy d’Eyck ou encore Jean Colombe. En effet, on pourrait penser que, par le décès de son commanditaire, cette œuvre resterait inachevée, mais il n’en est rien. Passant ainsi de mains en mains grâce à la descendance de Jean de Berry, il restera dans les collections de la famille royale et sera achevé en 1485-1486, soit après plus de 70 ans de travail.

Sa redécouverte est pourtant bien plus récente, puisqu’elle n’a été signalée au Duc d’Aumale, Henri d'Orléans qu’en 1855. Après son acquisition, le manuscrit intègre les collections du domaine de Chantilly et conformément aux dernières volontés du Duc d’Aumale, le manuscrit ne peut être exposé en dehors du musée Condé.

Cette information est très importante car de nombreuses expositions aujourd’hui sont souvent critiquées et suscitent l’incompréhension des visiteurs quant à l’organisation et le choix des lieux pour ces expositions de grand intérêt.

Critique muséographique : présentation des feuillets et gestion des flux

L’exposition présentait toutefois certaines limites, notamment dans les choix opérés pour la présentation des feuillets.

Œuvres et scénographie

Au-delà des feuillets restaurés du manuscrit, l’exposition rassemblait près de 150 œuvres d’art – peintures, livres, manuscrits et objets – destinées à accompagner et contextualiser les Très Riches Heures. Cette richesse thématique se révélait particulièrement stimulante, proposant au visiteur un parcours transversal à travers les pratiques artistiques, culturelles et dévotionnelles du Moyen Âge.

La scénographie, articulée autour du manuscrit central, rappelait la pluralité des fonctions du livre enluminé : à la fois objet de dévotion privée, instrument de représentation du pouvoir et miroir symbolique du cycle des saisons.

Certaines pages n’étaient visibles que sur des périodes restreintes, tandis que d’autres — en particulier les chants et les prières — n’étaient pas exposées.                                Cette absence s’expliquait par une reliure imposant l’ouverture du manuscrit sur un seul feuillet mensuel.          Un tel dispositif limitait la compréhension globale de l’œuvre et introduisait une fragmentation de l’expérience du visiteur.

Folio 195 recto - Messe de la Saint - Michel, peinture et médaillons des frères de Limbourg, entre 1411 et 1416.

©Photo : Alexandra Stojanovic

Une exposition magistrale… mais perfectible

©Photo : Alexandra Stojanovic

©Photo : Alexandra Stojanovic

À l’inverse, les feuillets du calendrier, présentés dérelié et intégralement visibles, permettaient une appréciation plus complète et plus cohérente du manuscrit, mettant pleinement en valeur sa richesse iconographique et symbolique.

Ces choix, bien qu’ils puissent répondre à des impératifs de conservation ou de rotation des œuvres, interrogeaient l’équilibre entre protection du patrimoine et accessibilité intellectuelle.

Folio 1 Verso - Folio 2 Recto : Calendrier du mois de Janvier, Festin chez le Duc de Berry. Peinture réalisée par les frères de Limbourg entre 1411 et 1416. ©Photo : Alexandra Stojanovic

Par ailleurs, la gestion des flux de visiteurs révélait une inadéquation manifeste entre la fréquentation attendue et la configuration des espaces. Le fait de faire converger, au même point d’entrée, des visiteurs munis de billets horodatés, non horodatés ou sans billet engendrait des temps d’attente prolongés et des tensions perceptibles. La taille relativement réduite des lieux accentuait cette impression de saturation. En effet, la salle du Jeu de Paume du domaine de Chantilly étant assurément trop petite pour accueillir une exposition aussi importante, cette solution n’était agréable pour le visiteur qu’en période de vacances estivale quand la fréquentation était moindre mais plutôt frustrante lors des autres périodes de l’exposition.

Une organisation plus différenciée aurait sans doute permis de transformer l’intérêt exceptionnel suscité par l’œuvre en une expérience de visite plus sereine.

Ce manuscrit occupe une place singulière dans l’histoire de l’enluminure médiévale. Cette œuvre, par son ampleur, sa finesse d’exécution et son iconographie foisonnante, est qualifiée par certains spécialistes de « manuscrit le plus célèbre au monde » et parfois comparée à une Joconde des livres enluminés.

  • Folio 2 Verso : Calendrier du mois de Février, Scène paysanne sous la neige.

  • Folio 5 Verso : Calendrier du mois de Mai, La chevauchée de Mai.

  • Folio 10 Verso : Calendrier du mois d'Octobre, Les semailles.

  • Folio 12 Verso : Calendrier du mois de Décembre, L'hallali. Peintures réalisées par les frères de Limbourg entre 1411 et 1416.

    ©Photos : Alexandra Stojanovic

Ce caractère exceptionnel ne tient pas uniquement à sa qualité artistique. Il reflète également une composition symbolique complexe, articulant pouvoir, dévotion et imaginaire aristocratique. Le manuscrit associe prières, calendrier liturgique, images de la piété chrétienne et représentations saisonnières de la vie paysanne, offrant un panorama unique du rapport au temps, au sacré et à l’organisation sociale au début du XVe siècle.

Conservé dans les collections du Château de Chantilly, il incarne une part essentielle de la mémoire culturelle française. Son attrait dépasse largement le champ académique, comme en a témoigné l’engouement suscité tout au long de la période d’exposition, qui révélait la fascination persistante exercée par ce manuscrit auprès d’un public élargi.

Et après ? Le temps du retrait et de la transmission

À l’issue de l’exposition, les Très Riches Heures du duc de Berry ont quitté l’espace muséal pour retrouver leur statut premier : celui d’un objet patrimonial rare, précieux et fondamentalement fragile. Désormais restauré, le manuscrit n’est plus destiné à une exposition prolongée, mais à une conservation rigoureuse, garantissant sa préservation sur le long terme.

Ce retrait pose une question centrale, au cœur des enjeux contemporains du patrimoine : comment continuer à faire vivre une œuvre majeure lorsqu’elle ne peut plus être montrée ? Entre numérisation, reproduction, médiation scientifique et diffusion encadrée des images, se dessinent de nouvelles formes d’accès, moins spectaculaires mais potentiellement plus durables. Le manuscrit, redevenu invisible physiquement pour la majorité, demeure néanmoins présent dans l’imaginaire collectif et dans les corpus de recherche.

Après le temps de l’événement et de l’effervescence, s’ouvre ainsi un autre moment : celui de la mémoire, de l’étude et de la transmission, où l’exposition ne constitue plus une finalité, mais une étape dans la longue trajectoire d’un chef-d’œuvre appelé à traverser encore les siècles.

Si vous avez rater l’exposition, sachez qu’il est possible de feuilleter la version numérique du manuscrit sur le site officiel des Très Riches Heures du Château de Chantilly : https://les-tres-riches-heures.chateaudechantilly.fr/

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Les Très Riches Heures du Duc de Berry » : une exposition à la hauteur d’un mythe.

REGARDS CRITIQUES

RinaScitA

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